Le psychanalyste Serge Tisseron a beaucoup étudié la honte. Dans son livre « Vérités et mensonges des émotions », il nous parle de la honte et nous explique pourquoi c’est dans un premier temps un processus pour ensuite devenir à proprement parler une émotion. Quand c’est le sentiment de la honte qui apparaît, le processus est en bonne voie. Mais Il faut parfois bien des années pour quitter la désorientation et la confusion mentale. Bien des symptômes rendent compte du poison de la honte sans pour autant se donner à comprendre ainsi.

La honte est une comme une algue tueuse

Ça commence par l’histoire de Charlotte qui apprend de son médecin qu’elle a un cancer du sein, s’effondre en larmes puis s’entend dire qu’elle n’est pas là pour pleurnicher devant lui !

Ce médecin a réussi non seulement à la culpabiliser mais en plus, à l’humilier dans un moment de fragilité. C’est comme s’il lui avait dit « vous devriez avoir honte de vous-même, vous n’êtes plus une gamine, quel âge donc avez-vous ? etc. ».

Faire honte à quelqu’un de ses sentiments peut ainsi engendrer l’inhibition des affects. La honte est une émotion bien différente des autres. Elle prend la place des autres émotions, un peu comme certaines algues parasites empêchent les autres espèces végétales de se développer.

L’expérience de honte est une catastrophe pour l’intériorité et la vie sociale de quelqu’un. Elle signe la rupture avec l’environnement mais aussi avec la vie psychique.

Différencier la pudeur, la culpabilité et la honte

Nous confondons souvent la honte et la pudeur à tel point que bien des personnes sont suspectées de cacher quelque chose pour de mauvaises raisons. Comme avec les personnes ayant été violées qui ont à supporter le regard de leurs proches signifiant tu devrais avoir honte de toi. Comme si elles l’avaient bien cherché !

Si on tient absolument à envisager la pudeur comme une honte, on devrait dire que la pudeur est une honte qui protège (positive). « La pudeur repose sur un risque imaginé et anticipé, et elle est destinée à nous en protéger. Au contraire, la honte témoigne que l’agression a bien eu lieu. Elle est la trace d’un traumatisme qui a pris corps » (p45)

Parfois la honte que certaines personnes cherchent à supprimer en passant à la culpabilité est salvatrice. Il en fut ainsi dans l’exemple présenté du skinhead qui s’était dénoncé lui-même à la police pour ne plus avoir à supporter la honte. Avoir profané des tombes était devenu finalement devenu insupportable pour sa conscience. Pour pouvoir retrouver une place dans la société il devait payer sa dette et passer de la honte à la culpabilité.

La pudeur protège, la culpabilité socialise, la honte désoriente.

De la honte au sentiment de la honte : déjà un progrès pour retrouver une place dans le monde

La honte est une expérience catastrophique car elle menace les trois piliers sur lesquels est bâtie notre identité. (l’estime de soi, l’affection qui nous lie à nos proches et le sentiment d’appartenance à un groupe).

Le sentiment de honte, bien que désagréable à vivre, signe un premier repère à partir de quoi reconstruire ce qui a été perdu. Il apparaît après la menace d’anéantissement psychique et la confusion mentale. C’est un premier repère pour commencer à reconstruire ce qui a été perdu. Avoir un sentiment de honte, c’est déjà ne plus y être totalement imprégné.

Quand la résignation cache la honte

Lorsque les repères qui fondent la dignité sont perdus, le goût de la vie ne tarde pas à disparaître. Une telle attitude de résignation peut malheureusement être encouragée par la famille ou le groupe. Ainsi le sujet honteux devient alors une sorte de bouc émissaire dépositaire de tout ce que les autres membres refusent de reconnaître et d’accepter d’eux-mêmes. » (p48)

Une personne qui supporte sans se plaindre des humiliations est facilement suspectée « d’aimer ça « . Serge nous prévient de ne pas simplifier les choses. En nous rappelant que nombre de femmes endurent des sévices sans les dénoncer à cause de la confusion engendrée par la honte. Il est essentiel de ne pas y voir du masochisme !

Imposer la honte à autrui pour cacher celle qu’on a soi-même subie

Une autre façon de s’adapter à la honte en se mentant à soi-même consiste à la plaquer sur quelqu’un d’autre. La personne à qui il a été fait honte impose la même émotion à un autre, et ainsi de suite. Ce mécanisme se retrouve dans tous les groupes et surtout les familles.

Certaines attitudes méprisantes des parents à l’égard de leurs enfants rendent compte fréquemment de ce mécanisme. Le but est pour eux de se débarrasser d’une honte liée à une situation traumatique. Certains enfants font vœux d’allégeance totale à leurs parents. Comme pour tenter de les guérir de leur blessure secrète. En faisant de la sorte, ils risquent de se sacrifier pour longtemps ou pour toute la vie.

A l’opposé de la honte, l’humour témoigne de la capacité à jouer avec sa propre honte et à la mettre en scène de façon libératrice. À la différence de l’ironie qui tourne autrui en dérision, l’humour est dirigé vers soi-même. Il permet de faire rire de situations d’abord vécues comme ignominieuses. Charlie CHAPLIN en est un exemple remarquable.

Dissimuler sa honte par une ambition démesurée

Serge nous explique ici qu’une telle attitude se retrouve chez des personnes qu’on pourrait croire au-dessus de tout risque d’effondrement alors qu’elles sont en fait constamment menacées par celui-ci.

Ces personnes se caractérisent par deux traits de caractère : elles réagissent avec une énergie impressionnante à chaque fois que le risque d’être dévalorisées se présente. Ensuite elles font preuve de mépris envers leur entourage.

Afficher sa culpabilité pour cacher sa honte

Si la honte reste ignorée, le sentiment de culpabilité risque d’envahir la personnalité de façon permanente. En reconnaissant la honte, le sentiment de culpabilité pourra être surmonté.

Ceux qui ont un jour éprouvé un profond sentiment de honte qu’ils ont refoulé, développent souvent un sentiment de culpabilité permanent. On voit cela chez les victimes d’agression sexuelle précoce comme dans l’exemple de Francine, abusée par son oncle.

Avoir honte de sa famille pour ne pas voir la sienne

Le mécanisme consistant à trouver une autre cause à un sentiment de honte présente en soi est très fréquent et s’appelle un déplacement.

Pour illustrer cela, Serge T. présente deux exemples. celui d’un homosexuel qui évoque en permanence avoir honte de sa famille pour cacher la sienne. Ensuite, une jeune femme qui met en scène sa gêne d’avoir des parents « grossiers et sans éducation ». Être issue d’une famille dont certains membres avaient collaboré avec l’occupant se révéla finalement l’unique raison.

« être une honte pour sa famille » fait oublier qu’on a honte d’elle

L’alcoolisme d’un parent entraîne souvent la honte de l’enfant… Dans ce cas il arrive fréquemment que cet enfant détourne l’attention sur lui avec des comportements tel que le vol ou la toxicomanie. Ses « bêtises » couvrent sa famille comme le ferait un parapluie quand il pleut.

Serge T. évoque aussi Paul ayant commencé à s’interroger sur la honte qu’il éprouvait de sa famille lors des grandes fêtes familiales. Il finit par découvrir que sa honte qu’il croyait personnelle, était en fait celle de ses parents qui avaient toujours suspecté un oncle d’avoir accompli des escroqueries.

La honte et le sexe

Des comportements sexuels réputés honteux sont souvent mis en avant pour cacher une honte impossible. Le remède est souvent pire que le mal car les comportements sexuels destinés à justifier la honte aggravent celle-ci. Il évoque pour illustrer cela les films Romance (1999) et Une vraie jeune fille (2000) de Catherine BREILLAT. Dans le premier, des hommes successifs sont invités à profiter de l’héroïne qui raconte parallèlement, en voix off, ce qu’elle se dit à elle-même. Dans le second exemple, c’est la honte de soi précocement éprouvée dans l’enfance auprès d’un parent.

la confusion des origines

Une grande partie de l’oeuvre d’Annie Ernaux témoigne de la honte de ses origines modestes. Albert Camus, confronté au même problème, raconte qu’il avait honte… d’avoir honte de ses origines. Chez lui, la honte était devenue de la compassion alors que chez Annie, elle est devenue rage.

Dans son ouvrage intitulé La Honte, Paris Gallimard, 1996, Annie raconte comment elle est « entrée dans la honte » après un drame familial. Son père, dans un état second entend une voix inconnue, et tente d’assassiner sa mère pour finir par sortir de son somnambulisme meurtrier.

Pour conclure ce chapitre, Serge T. nous dit que les émotions les plus intimes et les plus angoissantes s’avancent toujours masquées.


Pour approfondir le sujet et ouvrir plus globalement le dossier aux émotions :

Je vous invite à lire le bon résumé du livre de S. Tisseron en cliquant sur le lien suivant :  Vérité et mensonges des émotions

 

Sources :

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TISSERON, Serge. Vérité et mensonges des émotions, mars 2014. Chap. 2, Une émotion peut en cacher une autre, p.37- 63, Le livre de Poche, 2014

TISSERON, Serge. La Honte : Psychanalyse d’un lien social, Dunod, mars 2007

ERNAUX, Annie. La honte, Gallimard, 1996

BREILLAT, Catherine. [Films de] Une vraie jeune fille, 1976 et Romance, 1999